Il faut refonder l’éducation populaire

L’éducation populaire vit d’une existence encore incertaine. Son histoire même semble lui donner l’apparence d’une simple survivance : vestige d’un âge héroïque du syndicalisme ou des municipalités radicales, socialistes, communistes, elle recueille quelque chose de l’idée que le progrès humain est intrinsèquement lié à l’instruction du peuple.

Le plus souvent toutefois, les « universités populaires » végètent entre l’animation culturelle locale, le laboratoire intellectuel et la chapelle mouvementiste. De là l’idée que l’éducation populaire est certes nécessaire, mais qu’à tout prendre, il y a plus urgent ; comme de préparer la prochaine échéance électorale. Pourtant une demande confuse ne manque pas de se faire sentir.

Elle s’exprime sur le plan politique d’abord, comme ne cessent de le montrer les débats récurrents autour des grandes questions de notre temps : Traité de Constitution européenne (2005), crise financière (2008) et crise de la dette (2011), réforme  des retraites (2010) etc. Toujours le sentiment s’impose qu’au-delà de la scénarisation médiatique et des éditoriaux convenus, il conviendrait d’approfondir et de poser les problèmes autrement. La demande sociale apparaît alors comme porteuse d’une méthodologie propre : poser les problèmes dans leur généralités parce que c’est précisément le point de vue de tout le monde. La généralité et la globalité ne rechignent qu’aux experts, pour qui la santé, par exemple, peut bien apparaître comme un volet précis, isolable, d’une politique publique ; pour l’homme du commun, la santé est solidaire d’une manière de travailler et de penser, de vivre et d’aimer. Ce qui intéresse le peuple, dans la politique, ce n’est pas ce que le spécialiste peut en dire, mais bien  ce qui rattache un énoncé spécialisé à des enjeux humains : la liberté, la sécurité, la fraternité… Cette même exigence d’explicitation d’une question et de position générale d’ambitions humaines, nous l’avons vu bien souvent se frayer un chemin dans le jeu politico-médiatique récent : refonder l’éducation populaire serait contribuer à lui donner enfin son indépendance, et une légitimité renouvelée.

La demande sociale s’exprime sous un autre aspect, dans le champ des loisirs et de la culture cette fois. La domination toujours plus sensible des industries du divertissement et de la publicité, le démantèlement de l’école publique et de l’enseignement supérieur laisse en effet la conscience populaire le plus souvent démunie lorsqu’il s’agit de juger, de comprendre, ou même simplement d’user de son loisir : ne reste alors qu’un scepticisme et un cynisme de substitution, qu’on emprunte aux importants et aux élites narcissiques qui encombrent le champ éditorial et intellectuel. Pourtant un souci de s’instruire se fait souvent jour : désir de lire et de se former à l’analyse précise des choses qui importent à chacun, désir de renouer avec une culture et une manière de penser que l’école ne nous a pas toujours permis de rendre familières. Désir de rattraper le temps perdu, ou de retrouver un moment le plaisir d’apprendre et de discuter, en dehors des chemins balisés. Refonder l’éducation populaire n’est donc pas qu’une manière de structurer un effort politique, c’est aussi un instrument individuel de conquête de l’autonomie : chacun peut s’y essayer à une autre manière d’envisager le temps que lui laisse le travail et les nécessités diverses de la vie.

Ces deux modalités naturellement vont de paire : l’indignation et le sentiment d’injustice imposent la réflexion ; la curiosité et l’envie de comprendre ouvrent à l’action, en bousculant nos préjugés. Elles définissent tout un éventail d’actions et de formes possibles pour faire de nouveau vivre ce travail d’éducation populaire : de la conférence gesticulée à l’atelier de lecture de grands textes, de la réunion publique au travail individuel et silencieux sur des textes et des documents ouverts à la libre consultation. Refonder l’éducation populaire serait ainsi donner une identité et une direction commune à des tâches pourtant partout esquissées, mais aussi partout inachevées et reléguées à plus tard par des urgences diverses : celle d’une élection, celle d’une conjoncture, celle d’une mode éditoriale.

L’éducation populaire n’a ainsi pas à être inventée : l’école d’abord, l’université et les revues ensuite, mais aussi les milles initiatives d’organisations diverses, participent de cette même manière d’envisager la question sociale comme une question d’éveil et de compréhension, de pédagogie et de découverte. C’est toujours dire en effet que le progrès social renvoie en dernière instance, au degré de vigilance et de conscience dont un peuple est capable. Mais parce que ces vertus doivent être construites, il faut des institutions et des formes sociales pour les laisser mûrir. Et parce que la pente va toujours à la confusion et à l’emportement, il faut des passions et des engagements pour défendre les droits de la patience, de l’étude, de la distinction.

On voit que les obstacles qui s’opposent à une refondation de l’éducation populaire ne sont donc pas nécessairement ceux que l’on imagine. Car il faut opposer aux politiques soucieux des prochaines échéances les contraintes du temps longs ; il faut marquer aux syndicalistes et aux activistes que les combats locaux ou catégoriaux qu’ils mènent, pour souvent indispensables et légitimes, ne constituent pas l’alpha et l’oméga du combat pour la transformation sociale ; il faut enfin rappeler aux professeurs de profession que l’école n’est ni un sanctuaire ou un conservatoire des vérités anciennes, ni une agence de formation professionnelle garantissant des qualifications aux médiocres et des places aux ambitieux et aux parvenus ; il n’y a d’école, en République, que rapportée à l’exigence politique et humaine de hisser le peuple, c’est-à-dire tous et chacun à la fois, à une claire conscience de ce qu’il vit et de ce qu’il veut.

L’éducation populaire n’a donc ni à être réinventée, ni à être révisée : c’est sa place qui reste à définir, et à déterminer sur un échiquier démocratique saturé de prétentions diverses, que les troubles actuels (crise économique, crise écologique, révolutions arabes etc.) pourraient contribuer à bousculer. C’est cette chance qu’on pourrait tenter de saisir.

Comments are closed.