C’est le moment de refonder l’éducation populaire

Pour nous, l’éducation populaire consiste en un travail culturel pour une transformation sociale et politique ; par définition, elle aborde des domaines très divers, comme la protection sociale, les retraites, la santé, la dépendance-autonomie, les hôpitaux,les médicaments, l’école, les services publics, les politiques d’immigration et de nationalité, l’Europe, la gouvernance mondiale, la laïcité, la démocratie, la question sociale et écologique, l’énergie, la nouvelle géosociologie des territoires, le pourquoi de la réforme territoriale, etc.

Une refondation est aujourd’hui nécessaire. Elle est également opportune. Une dizaine de raisons, au moins, permettent de comprendre en effet en quoi la période actuelle tout à la fois appelle et rend possible cette refondation :

1. Le processus d’accélération de la mutation du monde prend les « élites économiques et politiques » d’une part  et les militants d’autre part à contre-pied. Cette nouvelle temporalité peut prendre les citoyens de cours : il faut donc plus que jamais tenter de rattraper la course des évènements en remontant à leurs cause, et ne pas s’enfermer dans le commentaire de l’actualité ou la déploration des conséquences. L’éducation populaire consiste précisément à se donner le temps de comprendre, afin d’agir.

2. La « crise », omniprésente et obscure, demande à être expliquée. La crise de la dette souveraine n’est en effet qu’une conséquence de la crise financière, qui elle-même est la conséquence de la crise de la productivité et de la profitabilité du capitalisme. L’éducation populaire peut permettre d’articuler des analyses trop souvent dispersées et dissoutes dans le jeu médiatique.

3. La conscience politique demeure paralysée entre l’urgence de l’actualité et la nécessité de voir plus loin. La triple crise actuelle engage en effet une crise culturelle longue, dont les racines sont à chercher loin dans notre histoire.  Se réduire à préparer des échéances courtes, électorales, s’est se soumettre au calendrier médiatique, et surtout se condamner à l’impuissance. L’éducation populaire est le lieu d’une articulation fine entre temps long et temps court.

4. Les organisations du champ politique et du mouvement social  sont armées pour répondre au temps court. C’est là leur force, mais aussi leur limait : elle n’ont guère le temps nécessaire à l’élaboration réelle d’un modèle politique alternatif. La nécessaire prise en compte du temps long et l’analyse de leur articulation avec les pratiques de temps court justifie la refondation nécessaire de l’éducation populaire.

5. Le débat politique est propice à la simplification.  Le travail culturel ne peut pourtant pas se satisfaire d’une analyse et d’une alternative fondées uniquement sur une idée surplombante qui surdétermine tout le reste. Comme si la réussite d’une seule idée entrainait obligatoirement le paradis sur terre ou comme si le « step by step »(n’engager une deuxième idée que lorsque la première est entrée dans les faits) de nos amis anglais était suffisant comme stratégie. Aujourd’hui, il faut penser global et surtout lier la globalité des combats. Toutes les idées surplombantes entravent aujourd’hui le travail culturel nécessaire.

6. Un travail de critique et de synthèse est nécessaire.  La multitude de nouvelles approches intéressantes doit nous entraîner à promouvoir des séminaires de cohérence avec des intellectuels de haut niveau pour intégrer une pensée nouvelle dans le corpus général. La recherche continuelle d’une  vérité plus fine est toujours à rechercher. Il n’y a jamais de vérité aboutie.

7. Mais il convient de repenser les formes de l’éducation populaire elles-mêmes.  Si la conférence publique, le cycle de conférences, les universités populaires, les stages de formation, les ciné-débats, les cafés -débats,  font partie des formes possibles de l’éducation populaire, d’autres formes doivent aussi être utilisées: le livre, le théatre, la musique, les conférences gesticulées, les ateliers de recherche et de constructions des savoirs, doivent aussi faire partie de la globalité des actions d’éducation populaire.

8. Il convient aussi de penser aussi une relocalisation des pratiques d’éducation populaire. Et d’aider tout groupe de citoyens éclairés à entrer dans une pratique d’éducation populaire locale par des présentations sur des thèmes comme: « Comment monter une campagne d’éducation populaire locale », « Comment parler en public », « Améliorer la pratique de l’écrit », « Quelles stratégies pour engager une pratique d’éducation populaire? »

9.  Il est possible en effet que nous soyons à l’aube d’un nouveau pli historique. Le dernier pli historique a été produit en Europe au 16ème siècle. Il a entrainé la rupture démocratique en Angleterre au 17ème siècle, la rupture laïque et républicaine en France au 18 ème siècle, l’avènement de la question sociale au 19ème siècle et de la question écologique à la fin du 20ème siècle. Comme nous estimons que  la probabilité de ce nouveau pli historique augmente, nous travaillons donc à la  refondation d’une éducation populaire en tenant compte de cette possibilité.

10. Un travail culturel a besoin de questionner le modèle politique d’aujourd’hui mais aussi celui qui pourrait le dépasser. Les écroulements des modèles du communisme soviétique, de la social-démocratie, des modèles keynésiens ou l’épuisement des  modèles en fonctionnement dans la période actuelle (les différents modèles néolibéraux: ordolibéral, monétariste, ultra-libéral,etc.) nous a amené a questionner de nouveau le modèle laïque de la république sociale qui est de notre point de vue le seul modèle connu qui n’a pas encore épuisé les « phases de son développement naturel « . Ce modèle né dans la révolution de 1848 revisité par Jean Jaurès au début du 20ème siècle, mis partiellement en application en 1936 puis par le programme du Conseil national de la résistance, peut peut-être répondre aux exigences de la période. D’autant que les politiques néolibérales n’ont en fait eu de cesse que de détruire l’Etat social, la République sociale et les acquis sociaux et politiques des citoyens salariés et leurs familles.

Mais  pour que ce modèle soit opérationnel au 21 éme siècle, il est nécessaire de le revisiter avec un esprit critique et de le mettre en débat. Il nous semble nécessaire de penser les ruptures nécessaires démocratique, laïque, social et écologique et de déterminer les principes(nous en avons pensé une dizaine!) qui devront s’appliquer pour retrouver le chemin de l’émancipation humaine.

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