L’éducation populaire est une forme militante ancienne, mais qui connaît un véritable essor aujourd’hui. Notre ambition est d’en faire enfin un acteur culturel et politique indépendant et visible, à égale distance des deux autres piliers de la transformation sociale, l’action politique proprement dite et l’engagement syndical. Il nous semble que cette tâche est à la fois nécessaire et des plus opportunes dans la conjoncture actuelle.

 

Constituer l’éducation populaire en acteur autonome du progrès social

 

L’éducation populaire vit d’une existence encore incertaine. Son histoire même semble lui donner l’apparence d’une simple survivance : vestige d’un âge héroïque du syndicalisme ou des municipalités radicales, socialistes, communistes, elle recueille quelque chose de l’idée que le progrès humain est intrinsèquement lié à l’instruction du peuple. Le plus souvent toutefois, les « universités populaires » végètent entre l’animation culturelle locale, le laboratoire intellectuel et la chapelle mouvementiste. De là l’idée que l’éducation populaire est certes nécessaire, mais qu’à tout prendre, il y a plus urgent ; comme de préparer la prochaine échéance électorale. Pourtant une demande confuse ne manque pas de se faire sentir.

 

Elle s’exprime sur le plan politique d’abord, comme ne cessent de le montrer les débats récurrents autour des grandes questions de notre temps : du Traité de Constitution européenne (2005), aux crises financière (2008) et de la dette (2011), aux gilets jaunes…Toujours le sentiment s’impose qu’au-delà de la scénarisation médiatique et des éditoriaux convenus, il conviendrait d’approfondir et de poser les problèmes autrement. La demande sociale apparaît alors comme porteuse d’une méthodologie propre : poser les problèmes dans leurs généralités parce que c’est précisément le point de vue de tout le monde. La généralité et la globalité ne rechignent qu’aux experts, pour qui la santé, par exemple, peut bien apparaître comme un volet précis, isolable, d’une politique publique ; pour l’homme du commun, la santé est solidaire d’une manière de travailler et de penser, de vivre et d’aimer. Ce qui intéresse le peuple, dans la politique, ce n’est pas ce que le spécialiste peut en dire, mais bien ce qui rattache un énoncé spécialisé à des enjeux humains : la liberté, la sécurité, la fraternité… 
Cette même exigence d’explicitation d’une question et de position générale devient un impératif catégorique pour ceux qui estiment avec Antonio Gramsci que, dans l’histoire toute bifurcation sociale et politique est précédée d’une nouvelle hégémonie culturelle – sans laquelle aucune transformation économique, sociale et politique n’est possible. Or la bataille pour une nouvelle hégémonie culturelle nécessite une éducation populaire refondée.

 

La demande sociale s’exprime sous un autre aspect, dans le champ des loisirs et de la culture cette fois. La domination toujours plus sensible des industries du divertissement et de la publicité, le démantèlement de l’école publique et de l’enseignement supérieur laisse en effet la conscience populaire le plus souvent démunie lorsqu’il s’agit de juger, de comprendre, ou même simplement d’user de son loisir : ne reste alors qu’un scepticisme et un cynisme de substitution, qu’on emprunte aux importants et aux élites narcissiques qui encombrent le champ éditorial et intellectuel. Pourtant un souci de s’instruire se fait souvent jour : désir de lire et de se former à l’analyse précise des choses qui importent à chacun, désir de renouer avec une culture et une manière de penser que l’école ne nous a pas toujours permis de rendre familières. Désir de rattraper le temps perdu, ou de retrouver un moment le plaisir d’apprendre et de discuter, en dehors des chemins balisés. Refonder l’éducation populaire n’est donc pas qu’une manière de structurer un effort politique, c’est aussi un instrument individuel de conquête de l’autonomie : chacun peut s’y essayer à une autre manière d’envisager le temps que lui laisse le travail et les nécessités diverses de la vie.

 

Ces deux modalités naturellement vont de pair : l’indignation et le sentiment d’injustice imposent la réflexion ; la curiosité et l’envie de comprendre ouvrent à l’action, en bousculant nos préjugés. Elles définissent tout un éventail d’actions et de formes possibles pour faire de nouveau vivre ce travail d’éducation populaire : de la conférence gesticulée à l’atelier de lecture de grands textes, de la réunion publique au travail individuel et silencieux sur des textes et des documents ouverts à la libre consultation. Refonder l’éducation populaire serait ainsi donner une identité et une direction commune à des tâches pourtant partout esquissées, mais aussi partout inachevées et reléguées à plus tard par des urgences diverses : celle d’une élection, celle d’une conjoncture, celle d’une mode éditoriale.

 

L’éducation populaire n’a ainsi pas à être inventée : l’école d’abord, l’université et les revues ensuite, mais aussi les mille initiatives d’organisations diverses, participent de cette même manière d’envisager la question sociale comme une question d’éveil et de compréhension, de pédagogie et de découverte. C’est toujours dire en effet que le progrès social renvoie en dernière instance, au degré de vigilance et de conscience dont un peuple est capable. Mais parce que ces vertus doivent être construites, il faut des institutions et des formes sociales pour les laisser mûrir. Et parce que la pente va toujours à la confusion et à l’emportement, il faut des passions et des engagements pour défendre les droits de la patience, de l’étude, de la distinction.

On voit que les obstacles qui s’opposent à une refondation de l’éducation populaire ne sont donc pas nécessairement ceux que l’on imagine. Car il faut opposer aux politiques soucieux des prochaines échéances les contraintes du temps long ; il faut marquer aux syndicalistes et aux activistes que les combats locaux ou catégoriels qu’ils mènent, pour souvent indispensables et légitimes, ne constituent pas l’alpha et l’oméga du combat pour la transformation sociale ; il faut enfin rappeler aux professeurs de profession que l’école n’est ni un sanctuaire ou un conservatoire des vérités anciennes, ni une agence de formation professionnelle garantissant des qualifications aux médiocres et des places aux ambitieux et aux parvenus ; il n’y a d’école, en République, que rapportée à l’exigence politique et humaine de hisser le peuple, c’est-à-dire tous et chacun à la fois, à une claire conscience de ce qu’il vit et de ce qu’il veut.

 

L’éducation populaire n’a donc ni à être réinventée, ni à être révisée : c’est sa place qui reste à définir sur un échiquier démocratique saturé de prétentions diverses, que les troubles actuels (crises économique, écologique, sociale, etc.) pourraient contribuer à bousculer. C’est cette chance qu’on pourrait tenter de saisir.

 

Répondre à la demande sociale et à la conjoncture politique actuelle

 

Pour nous, l’éducation populaire consiste en un travail culturel pour une transformation sociale et politique ; par définition, elle aborde des domaines très divers.

Refondation aujourd’hui nécessaire, elle est également opportune. Une dizaine de raisons, au moins, permettent de comprendre en effet en quoi la période actuelle tout à la fois appelle et rend possible cette refondation :

 

  1. Le processus d’accélération de la mutation du monde prend les « élites économiques et politiques » d’une part et les militants d’autre part à contre-pied.Cette nouvelle temporalité peut prendre les citoyens de cours : il faut donc plus que jamais tenter de rattraper la course des événements en remontant à leurs causes, et ne pas s’enfermer dans le commentaire de l’actualité ou la déploration des conséquences. L’éducation populaire consiste précisément à se donner le temps de comprendre, afin d’agir.

 

  1. La « crise », omniprésente et obscure, demande à être expliquée. La crise de la dette souveraine n’est en effet qu’une conséquence de la crise financière, qui elle-même est la conséquence de la crise de la productivité et de la profitabilité du capitalisme. L’éducation populaire peut permettre d’articuler des analyses trop souvent dispersées et dissoutes dans le jeu médiatique.

 

  1. La conscience politique demeure paralysée entre l’urgence de l’actualité et la nécessité de voir plus loin.La triple crise actuelle engage en effet une crise culturelle longue, dont les racines sont à chercher loin dans notre histoire.  Se réduire à préparer des échéances courtes, électorales, s’est se soumettre au calendrier médiatique, et surtout se condamner à l’impuissance. L’éducation populaire est le lieu d’une articulation fine entre temps long et temps court.

 

  1. Les organisations du champ politique et du mouvement social sont armées pour répondre au temps court.C’est là leur force, mais aussi leur limite : elles n’ont guère le temps nécessaire à l’élaboration réelle d’un modèle politique alternatif. La nécessaire prise en compte du temps long et l’analyse de leur articulation avec les pratiques de temps court justifie la refondation nécessaire de l’éducation populaire.

 

 

  1. Le débat politique est propice à la simplification.Le travail culturel ne peut pourtant pas se satisfaire d’une analyse et d’une alternative fondées uniquement sur une idée surplombante qui surdétermine tout le reste. Comme si la réussite d’une seule idée entraînait obligatoirement le paradis sur terre ou comme si le « step by step » (n’engager une deuxième idée que lorsque la première est entrée dans les faits) de nos amis anglais était suffisant comme stratégie. Aujourd’hui, il faut penser global et surtout lier la globalité des combats. Toutes les idées surplombantes entravent aujourd’hui le travail culturel nécessaire.

 

  1. Un travail de critique et de synthèse est nécessaire. La multitude de nouvelles approches intéressantes doit nous entraîner à promouvoir des séminaires de cohérence avec des intellectuels de haut niveau pour intégrer une pensée nouvelle dans le corpus général. La recherche continuelle d’une vérité plus fine est toujours à rechercher. Il n’y a jamais de vérité aboutie

 

  1. Mais il convient de repenser les formes de l’éducation populaire elles-mêmes.Si la conférence publique, le cycle de conférences, les universités populaires, les stages de formation, les ciné-débats, les cafés-débats, font partie des formes possibles de l’éducation populaire, d’autres formes doivent aussi être utilisées : le livre, le théâtre, la musique, les conférences gesticulées, les ateliers de recherche et de constructions des savoirs, doivent aussi faire partie de la globalité des actions d’éducation populaire.

 

  1. Il convient aussi de penser aussi une relocalisation des pratiques d’éducation populaire. Et d’aider tout groupe de citoyens éclairés à entrer dans une pratique d’éducation populaire locale par des présentations sur des thèmes comme : « Comment monter une campagne d’éducation populaire locale », « Comment parler en public », « Améliorer la pratique de l’écrit », « Quelles stratégies pour engager une pratique d’éducation populaire ? »

 

  1. Il est possible en effet que nous soyons à l’aube d’un nouveau pli historique.Le dernier pli historique a été produit en Europe au 16e siècle. Il a entraîné la rupture démocratique en Angleterre au 17e siècle, la rupture laïque et républicaine en France au 18e siècle, l’avènement de la question sociale au 19e siècle et de la question écologique à la fin du 20e siècle. Comme nous estimons que la probabilité de ce nouveau pli historique augmente, nous travaillons donc à la refondation d’une éducation populaire en tenant compte de cette possibilité.

 

  1. Un travail culturel a besoin de questionner le modèle politique d’aujourd’hui mais aussi celui qui pourrait le dépasser.Les écroulements des modèles du communisme soviétique, de la social-démocratie, des modèles keynésiens ou l’épuisement des modèles en fonctionnement dans la période actuelle (les différents modèles néolibéraux: ordo-libéral, monétariste, ultra-libéral, etc.) nous a amené à questionner de nouveau le modèle laïque de la République sociale qui est de notre point de vue le seul modèle connu qui n’a pas encore épuisé les « phases de son développement naturel ». Ce modèle né dans la révolution de 1848 revisité par Jean Jaurès au début du 20e siècle, mis partiellement en application en 1936 puis par le programme du Conseil national de la Résistance, peut peut-être répondre aux exigences de la période. D’autant que les politiques néolibérales n’ont en fait eu de cesse que de détruire l’Etat social, la République sociale et les acquis sociaux et politiques des citoyens salariés et leurs familles.

 

 

Mais pour que ce modèle soit opérationnel au 21e siècle, il est nécessaire de le revisiter avec un esprit critique et de le mettre en débat. Il nous semble nécessaire de penser les ruptures nécessaires démocratique, laïque, sociale et écologique et de déterminer les principes (nous en avons pensé une dizaine !) qui devront s’appliquer pour retrouver le chemin de l’émancipation humaine.