Interview de Soad Baba-Aïssa dans le Soir d’Algérie, « la mosquée est l’annexe des partis islamistes »

Nous reprenons ici l’entretien donné par Soad Baba Aïssa au Soir d’Algérie, et où elle revient sur les « printemps arabes » de 2011 et la situation de la démocratie en Algérie.

Nous avons demandé à Soad Baba-Aïssa de préciser certains points de cette déclaration. Pourquoi elle ? Parce qu’elle en est l’auteur avec d’autres camarades, et qu’elle s’est toujours positionnée, ici en France où elle vit, mais en Algérie aussi, comme une militante active des droits des femmes. Syndicaliste et militante féministe laïque, elle allie le combat social et le combat sociétal car, convaincue, dit-elle, que «les valeurs d’égalité des droits, d’universalité des droits fondamentaux des femmes, de citoyenneté et de laïcité sont primordiales».
Avec ses amies féministes, elle a créé, en Algérie, l’Association nationale pour la promotion de la laïcité en Algérie (ANPLA) dont elle est la porte-parole au sein de l’immigration. Elle a fortement pris part à la campagne 20 ans barakat (20 ans, ça suffit !) pour l’abrogation du code de la famille algérien. Soad Baba-Aïssa milite aussi au sein de l’association Femmes Solidaires et a intégré aussi le réseau Initiative féministe européenne (IFE) où elle est l’une des référentes laïcité.

Propos recueillis par Khadîdja Baba-Ahmed

Le Soir d’Algérie : L’islamisme a, dites-vous, «récupéré, détourné et confisqué ce que l’on a baptisé précipitamment de “printemps arabe”». Les forces démocratiques, notamment celles organisées, n’ont-elles pas, elles-mêmes, cru réellement à ce printemps et n’ont-elles pas, en l’occurrence, parfois manqué de clairvoyance dans l’analyse des soulèvements ? 

Soad Baba-Aïssa : Tout le monde a été surpris par les soulèvements populaires. Les forces démocratiques ont cru à ce «printemps arabe», à ce sursaut populaire. Les forces démocratiques ont peut-être manqué de clairvoyance dans l’analyse des soulèvements en pensant que la chute des dictateurs suffirait à entraîner la chute des systèmes dictatoriaux corrompus et maffieux. Mais la question de fond est que le terrain est miné socialement et politiquement depuis des années. Même si les islamistes n’ont pas été à l’initiative des
grandes manifestations populaires, ils sont restés en embuscade en attendant le moment propice pour revenir sur le devant de la scène politique. Ils représentent la force politique la mieux organisée car depuis plus de trente ans leur idéologie s’est propagée à travers deux lieux primordiaux : l’école d’où sont sortis des individus ancrés dans l’irrationnel, dans l’obscurantisme ; les mosquées transformées en lieux d’agitation politique et de réunion, à raison de cinq assemblées générales par jour et du grand meeting du vendredi. Enfin, les partis islamistes sont financés à coups de milliards de dollars par l’Arabie saoudite et le Qatar. Les démocrates n’ont pas encore parfaitement intériorisé le fait que la mosquée n’est plus un espace de spiritualité mais l’annexe de partis islamistes. Nous sommes face à une nouvelle recomposition politique et les forces démocratiques n’ont peut-être pas su s’organiser autour d’une plateforme politique, économique et sociale commune. Pouvons-nous considérer que la démocratie consiste uniquement en l’organisation d’élections libres, transparentes en permettant aux ennemis de la démocratie de s’engouffrer dans la brèche démocratique ?

Dans votre texte, vous dites «décapité et cassé par une répression féroce, le mouvement démocratique a été laminé et réduit en poussière». Cela est bien sûr un fait avéré, mais est-ce la seule raison ? Le mouvement démocratique ne porte pas en lui aujourd’hui les causes de son délitement : ego démesurés des dirigeants de partis ou d’associations ; compétitions féroces basées sur le zaïmisme ? Plus profondément, ces mouvements, qu’il s’agisse de partis ou d’associations, n’ont-ils pas manqué d’acuité dans l’analyse des forces politiques à l’œuvre dans les soulèvements de ce qu’ils ont appelé «le peuple» sans voir ce que recouvrait ce terme. Ensuite, et au-delà, dans l’action militante de tous les jours, ne se sont-ils pas justement éloignés de leurs bases, la laissant aux sirènes islamistes ?


Est-ce que le véritable problème du mouvement démocratique, c’est le leadership ? Ce problème est secondaire car il existe partout. Le problème est la sous-estimation du danger de l’islamisme politique. En Algérie, nous l’avons vécu dans le sang et les larmes. Qu’il s’agisse des partis ou des associations, il est temps de prendre la mesure de son ancrage au sein de nos sociétés au quotidien. Pendant que les forces démocratiques pinaillent sur des questions d’ordre secondaire au regard des urgences actuelles, les islamistes travaillent systématiquement à la mise sous tutelle des mosquées qui ne seraient pas encore sous leur coupe. Nous ne sommes plus dans la pratique de la foi apaisée, dans la spiritualité. Nous
sommes face à l’idéologisation de la foi. L’idéologie islamiste considère que «le peuple» est une communauté de croyants et l’ordre divin la seule source de droit. L’individu n’existe pas en tant que citoyen. Mais qu’est-ce que le peuple sans la citoyenneté ? Il ne peut y avoir de démocratie sans citoyenneté et celle-ci est la fille aînée de la laïcité.

Certains démocrates, en parfait accord d’ailleurs avec les pouvoirs occidentaux (notamment français et américains), prônent et vont même jusqu’à préparer, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, l’arrivée des islamistes dits «modérés» et le partage du pouvoir avec eux. L’urgence n’est-elle pas aujourd’hui pour les laïcs et les démocrates de détricoter ce concept d’«islamistes modérés» et de faire œuvre de pédagogie pour contrer cette grande supercherie ?

Dans tous les Etats où la religion dominante est l’Islam et de surcroît religion d’Etat, elle peut être un outil de répression, de coercition ; elle n’est pas un outil émancipateur. En Algérie, les «islamistes modérés», les islamo-conservateurs ont été au sein du parti unique, le FLN, ils sont encore aujourd’hui au sein des institutions politiques. Le code de la famille n’est-il pas le vrai visage de l’islamisme «modéré», une loi assurant la suprématie du religieux sur les lois civiles ? Or, cet islamisme «modéré» a basculé dans l’islamisme terroriste. Il faut rompre avec cette dialectique de l’islamisme modéré. Par essence, l’islamisme politique, c’est la violence. Oui, je suis d’accord avec vous, mais vous me parlez d’une démocratie politique, moi je préfère, pour l’instant, parler de démocratie sociale. Que désirent les populations ? Elles l’ont dit à travers leurs révolutions : LA LIBERTÉ et le «kit» qui va avec. D’ailleurs, nous avons pu observer comme dans une logique implacable que les islamistes étaient absents ou totalement absents des révolutions arabes. Toute la question est de savoir si nous sommes à la hauteur des enjeux, c’est-à-dire si nous voulons la rupture. Aujourd’hui, au XXIe siècle, en Algérie nous sommes une génération de rupture qui affirmons que la jeunesse algérienne, les jeunesses des pays arabes, les jeunesses des Etats du monde ont droit au même traitement, l’universalité des droits, l’égalité vaut d’autres lois. D’Alger, à New York, à Moscou, en passant par la place Tahrir, et j’en oublie certainement, les pouvoirs conservateurs savent que chaque mouvement de jeunesse est un mouvement de rupture. Je voudrais à la manière de Nizzar Kebbani terminer par un hommage aux femmes «Balkis, tu résumes toute civilisation. La femme n’est-elle pas civilisation ?»

 

 

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