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La Réforme des programmes scolaires : pour faire pire que la droite ?

C’est reparti. L’éducation nationale engage une énième refonte des programmes. Prévue par la loi Peillon de 2013, cette réforme suit de huit années celle imposée par  la loi Fillon qui devait, elle aussi, « bousculer le mammouth », comme disait Claude Allègre. Une réforme en profondeur de l’éducation nationale est-elle nécessaire ? Sans aucun doute. Faut-il revenir sur la loi Fillon ? Certainement, puisqu’elle a sensiblement aggravé la mise en concurrence des établissements et des disciplines scolaires, qui  divise  l’école publique et  accroît les inégalités.  Aujourd’hui, plus de 20% des élèves entrent au collège sans maîtriser les bases de la lecture et du calcul, plus de 100.000 élèves quittent l’école sans qualification, et nous savons qu’en France, l’écart des performances des élèves selon leur origine socio-culturelle  est  supérieur à celui de nombreux pays. On ne peut ignorer non plus qu’un management autoritariste de hiérarchies souvent incompétentes  nuit au moral des personnels enseignants, ouvriers et administratifs. Et on interprète l’évitement du métier d’enseignant par les jeunes diplômés comme un symptôme de  mauvaise santé de l’école.

Vincent-peillon

Le marché de dupes de l’école des compétences

La nouvelle réforme des programmes peut-elle améliorer la situation ? Après quelques turbulences intestines, le Conseil supérieur des programmes a rendu public  un « Projet de socle commun de connaissances, de compétences et de culture ». Cependant, ce n’est pas la loi Peillon mais la loi Fillon de 2005 qui, la première, a institué « un socle commun » que tous les élèves doivent maîtriser à l’issue du collège. Ce nouveau dispositif fut instauré en application directe des « compétences-clés » européennes en vue d’améliorer « l’employabilité du capital humain ». Dans un contexte de chômage de masse et de précarisation du travail salarié, il s’agissait de faire accepter le sacrifice de savoirs fondamentaux, décrétés inutiles sur le marché du travail, en échange de savoir-faire, garants d’une employabilité. Mais c’était  pour l’élève  du « perdant-perdant ». Car le socle commun ne permet pas la transmission des savoirs fondamentaux.  Mais il  n’assure pas non plus un commencement de qualification   professionnelle. Il vise plutôt une « adaptativité » comprise comme une aptitude  à exécuter  des opérations très diverses, même quand celles-ci ne sont pas comprises,  et une disposition à changer en vue de se conformer à l’évolution des contraintes toujours nouvelles. Ainsi, l’employabilité promise par l’acquisition des « compétences communes » correspond aux seuls critères patronaux. C’est cependant au nom de l’utilité sociale que le socle commun s’est imposé  au collège. Il compte  quatre-vingt-dix-huit  « items » de toutes sortes, que chaque élève doit acquérir, comme « respecter des comportements favorables à sa santé et à sa sécurité », « demander et donner des informations », « adapter son mode de lecture à la nature du texte proposé et à l’objectif poursuivi », « accepter toutes les différences », etc. À chaque item correspond un inventaire décourageant de prescriptions ainsi qu’un catalogue hétéroclite d’indications pour l’évaluation. On ne s’étonnera donc pas  du fiasco avéré de ce « socle de connaissances et de compétences » issu de la loi Fillon,  dont de nombreux « items » ne sont ni enseignables ni évaluables.

Les deux principales nouveautés du « socle commun » 2014

Qu’en est-il du « nouveau socle » ? Le principe du « socle commun » de la scolarité obligatoire est confirmé. Mais il est censé évoluer « en vue de mieux l’articuler aux enseignements ». Officiellement, le ministère de l’éducation nationale cesse de déprécier les savoirs qui « ne sauraient s’opposer aux compétences conçues comme la capacité à mobiliser des savoirs devant une tâche complexe ». Le Conseil supérieur des programmes va jusqu’à assurer que « l’appropriation des savoirs » serait un des objectifs de la scolarité obligatoire.  Mais, à y regarder de près, il apparaît que les disciplines ne constituent pas la référence de l’enseignement scolaire. Il leur est seulement demandé d’apporter leur « contribution » à l’acquisition du « socle commun », qui tiendra ainsi la place dominante. Cinq « domaines de formation », surgis du cerveau des experts, composent ce nouveau socle: « les langages pour penser et communiquer, les méthodes et outils pour apprendre, la formation de la personne et du citoyen, l’observation et la compréhension du monde, les représentations du monde et l’activité humaine ». Les disciplines seront placées dans ces  domaines. Ainsi, le domaine « les langages pour penser et communiquer » devra comporter notamment du français (maîtrise de la langue française), de l’EPS (expression et communication impliquant le corps), des langues étrangères et régionales, des mathématiques (dans l’objectif d’utiliser des langages scientifiques), de la géographie (pour savoir lire des plans et se repérer sur des cartes). Et on retrouvera ces disciplines, en fonction de la contribution qu’elles pourront apporter à l’occupation des autres « domaines de formation ». On imagine les désordres lorsque les enseignements seront organisés autour des « domaines ». Et on pressent l’omniprésence des divers échelons hiérarchiques dans la légitimation et l’organisation de ces désordres. La deuxième modification majeure introduite par le « nouveau socle » est l’usage immodéré du terme « culture », censé prouver que l’on renonce désormais  à « l’utilitarisme ». Le nouveau socle est d’ailleurs rebaptisé « socle de connaissances, de compétences et de culture ». Cette « culture » promise à la jeunesse  présenterait toutes les vertus: elle est source d’épanouissement personnel, élément de sociabilité, formatrice d’esprit critique, référence pour la nation… Sa principale caractéristique est d’être « une culture commune », qui « fournit une éducation générale fondée sur des valeurs qui permettent de vivre en société » (sic). Mais le contenu de ces valeurs  communes reste flou. On comprend seulement que les élèves en seront ensemencés.

Inflation  normalisatrice,  déflation  laïque 

Il y a donc lieu de craindre que ce « socle commun » contourne les deux finalités essentielles de la scolarité  obligatoire, telles qu’elles sont définies par le Code de l’éducation : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. » Car dans ce projet, on ne retrouve ni les savoirs ni les valeurs de la République. En revanche, le formatage des élèves semble prévu. Le « domaine » intitulé « la formation de la personne et du citoyen » est à cet égard significatif. Il est en effet spécifié qu’au sortir de la scolarité obligatoire, l’élève doit avoir acquis notamment la « capacité d’empathie » et qu’il lui incombe de « pratiquer la bienveillance ». Mais l’école publique a-t-elle raison de chercher  à façonner la personne des élèves  et de vouloir la soumettre à « validation » après « évaluation » ? On peut douter que les parents d’élèves seront majoritairement enchantés à cette perspective. On peut supposer aussi que les enseignants n’y reconnaîtront  pas le sens de leur métier ni le respect qu’ils estiment dû à leurs élèves. Ils observeront également que cette pression normalisatrice s’accompagne d’un recours abusif à l’affect, qui préjuge des élèves incapables d’entendre un langage rationnel. Mais la phraséologie culturaliste du Conseil supérieur des programmes est  également déroutante, s’agissant de « la culture de l’engagement », seulement spécifiée par « l’importance de la promesse et le respect du contrat ». L’école française du XXIe siècle aurait l’ambition de cultiver chez ses élèves une envie d’engagement… Mais à quoi ? en vue de quoi ? Ce projet de « socle commun » soulève d’autres questions, comme celle de l’évaluation qui risque de consommer et de détourner les énergies, au détriment des apprentissages. Mais tant que les programmes des disciplines ne seront pas connus, on s’interdira de formuler un jugement arrêté sur ce projet de programmes. Cependant, un programme rédigé conformément au socle commun est d’ores et déjà connu: le projet d’Enseignement moral et civique. L’examen de ce programme donnera ainsi  une idée de ce que seront les programmes des disciplines. Nous avons amorcé ici un questionnement critique sur ce programme en  regrettant l’inflation d’un jargon  psycho-culturaliste, à proportion d’une impressionnante déflation laïque1. L’école de la République ne mérite-t-elle  pas une plus haute ambition et une meilleure réforme que le Projet du Conseil supérieur des programmes ?

  1. Voir  : Un « enseignement moral et civique » peut-il aujourd’hui se passer de laïcité et de valeurs républicaines ?. Voir aussi les autres textes de ce numéro spécial Ecole républicaine : http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/la-reforme-des-universites-ou-la-coherence-des-contre-reformes/7387214 http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/sortir-des-impasses-ideologiques-pour-mieux-reinventer-lecole-republicaine/7387233 http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/ecole-elementaire-la-consultation-des-maitres-sur-les-programmes-2008/7387218 []
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Oui M. le Ministre, dans Air France, il y a France !

Pas facile à décoder cette grève des pilotes d’Air France. Tout s’y déroule à contretemps et personne n‘y comprend a priori plus rien : Ils appartiennent à une grande entreprise, un des poids lourds de son secteur, mais se disent très inquiets alors que pointe le retour aux bénéfices. Ils vivent du transport aérien, de plus en plus bataillé, mais semblent insensibles à l’opinion de leurs clients ainsi qu’aux sacro-saintes « contraintes » liées à la concurrence et au marché. Ils incarnent le luxe à la française, ont un style de vie envié, exercent un métier haut de gamme, bénéficient d’une technologie d’avant-garde, mais ils n’hésitent pas à tout envoyer balader. Ils sont expérimentés, formés, très bien payés, mais ils se comportent comme le dernier des métallos. Mais pourquoi crachent-ils ainsi dans la soupe ?

En ce mois de septembre particulièrement imprévisible et chaotique, l’opinion générale n’est guère facile à saisir à propos de leur mouvement. Elle paraît largement silencieuse et réservée, comme hésitante, interloquée, vaguement jalouse. Même si, comme d’habitude, les moulins à prières s’en donnent à cœur joie, qui cherchent à débusquer du commentaire acerbe, et finissent par y parvenir. Un rien vicieux, un grand média interroge des passagers : Pas trop râleurs en apparence, plutôt modérés de prime abord et la main sur le cœur à propos du droit de grève. Mais à force d’insistance vient enfin le couplet assassin, avec son air de ne pas y toucher : Bien sûr qu’ils ont le droit de faire grève, mais ont-ils seulement pensé à moi, à mon meeting à Francfort, à mon briefing à Londres, à mon salon à Singapour, à ma tournée export, à mes contrats, à mes chefs, à mes objectifs, à mon planning, à mes horaires… Bref, et moi et moi et moi ? … Puis la digue cède, nimbée d’incompréhension plus ou moins paresseuse et convenue : tout cela est complètement ubuesque et insensé, cela ne mène à rien. Ils sont condamnés d’avance, on ne peut de toute façon les satisfaire ! Ils refuseraient d’embarquer pour un créneau qui marche, pour un marché en forte croissance, pour un segment qui crée de l’emploi ? Mais pour qui se prennent-ils ?

C’est au-delà de l’agacement, de la provoc, du mécontentement et des récriminations habituelles eu égard aux répercussions subies. C’est un sentiment plus fort qui sourd, comme une suffocation, une sidération, une complainte et un aveu en creux. Comprenez : Comment peuvent-ils ainsi dire non, quand moi j’en bave au quotidien, corvéable à merci, sur le pont du matin au soir, le petit doigt sur la couture du pantalon, éjectable au moindre froncement de sourcil, à la merci d’un patron tout puissant ? Eux, ils sont là, syndiqués, protégés, nantis, choyés, et ils poursuivent, impavides, inébranlables, sourds aux critiques, comme une caravane insensible traversant un désert de dévastation, sans un regard pour les fourmis laborieuses et impuissantes qui le peuplent ? Cette liberté-là existe donc encore ? Ce monde serait encore possible ?

Boeing Air France

Du coup les chiens de garde patentés se sentent obligés de monter au créneau : ainsi l’ineffable M. Seux, au Soir 3, face à sa confrère d’Alternatives Economiques qui n’a pas encore l’habitude des médias et sur laquelle il en profite pour fondre comme un faucon sur sa proie. Tout y passe : la leçon d’économie classique sur la situation du transport aérien, la leçon de marketing à deux balles sur l’heureuse surprise du « low-cost », la leçon de philosophie politique à la Thatcher sur l’air du TINA (there is no alternative), et donc la nécessité panurgiste de suivre le mouvement de dégradation subventionnée de la qualité, enfin le cours de journalisme bobo à propos du tarif Paris-Toulouse « que j’ai consulté, il n’y a pas 30 minutes sur internet », et qui nous révèle un écart totalement « incroyable, ma chère ! ». Enfin et sans cesser de couper la parole à son interlocutrice dès qu’elle tente de faire valoir son point de vue, la leçon de morale à propos de ces privilégiés qui ont l’audace de profiter de leur statut pour s’autoriser un véritable crime de lèse-majesté : Il est vrai que, par les temps qui courent, rompre le diktat de l’allégeance, de la soumission générale obligatoire et du silence dans les rangs sous peine d’exclusion, c’est assez rare pour qu’on le remarque ! C’est dément, indécent, insupportable, … mais c’est surtout politiquement dérangeant et socialement ravageur ! Et s’il prenait aux autres l’envie de relever la tête ?

Car voilà la grande affaire ! Depuis combien de temps n’avions-nous plus vu des salariés et des cadres envoyer paître leur PDG en lui disant ouvertement que sa ficelle est un peu grosse, et se murer dans un mépris souverain de ses calculs d’apothicaire ou de ses arguments boiteux ? Depuis combien de temps n’avions-nous plus entendu des personnels relativement nantis ne pas céder à la facilité, ne pas se laisser manipuler, ne pas craindre de dire stop, ne pas consentir au grand n’importe quoi au nom d’une prétendue modernité moutonnière et avilissante ? Depuis combien de temps n’avions-nous pas vu un fragment de salariat garder quelque réflexe critique, en dépit des tentations et des dévoiements, voire des trahisons, ou proclamer jalousement son indépendance d’esprit en défendant son libre-arbitre syndical, enfin revendiquer ou manifester haut et fort sa volonté de cogérer l’entreprise avec la prétention d’être aussi lucide et avisé que son dirigeant aux mains des actionnaires ? Quelle que soit la justesse de leurs prises de position, et ce que chacun peut en penser, ces hommes et ses femmes-là ne sont pas suspects d’avoir déchu de leur condition d’hommes libres, certes organisés pour défendre au mieux leur intérêt, mais agissant dans le cadre d’une loi qui ne doit rien au marché et d’une démarche qui ne craint pas de prendre des risques pour faire triompher ses vues.

C’est un signal fort, en quelque sorte : et même s’il est extrêmement et indéniablement coûteux à court terme en termes d’image, de chiffre d’affaires, de parts de marché ou de résultats d’exploitation, il en dit long sur la résignation des autres, et sur la soumission dans laquelle ils sont tombés au nom d’impératifs qui défient chaque jour ouvertement les droits qu’ils croyaient avoir acquis. Entendez par exemple ce bon M. Fabius, « socialiste » de son état, morigéner ces irresponsables au journal de 20 heures en les accusant pratiquement de trahir leur pays sous prétexte d’exercer leurs droits, ou de nuire gravement à la Nation parce qu’ils refusent de se laisser dicter comme lui leur actes en fonction de l’humeur des touristes ou du solde du commerce extérieur, ou de renoncer de ce fait aux acquis même de la simple sociale démocratie. Comment peut-on prétendre parler d’un droit aussi chèrement acquis que le droit de grève, si l’on sous-entend immédiatement qu’il doit céder devant la loi du marché et le déficit de la balance des paiements, sauf à considérer qu’une Constitution n’est qu’un simple chiffon de papier à effet contingent ?

Oui vous l’avez dit, dans Air France, il y a France, M. Fabius. Avec ses traditions de lutte, avec sa vision républicaine du droit social et de la dignité humaine, avec aussi son sens de l’égalité qui s’applique à tous les salariés menacés dans leurs intérêts légitimes, fussent-ils nettement mieux payés que la moyenne. Et merde au roi d’Angleterre, que ça vous hérisse le poil ou que ça aille à l’encontre des idées reçues, que ce ne soit pas a priori logique, habile, malin, calculé, opportun. Auriez-vous reproché, il y a deux cents ans et plus, aux armées de la République de mobiliser pour la guerre aux frontières au motif que se battre contre l’absolutisme empêchait de bien cultiver les champs ? Ces pilotes, ça ne les gêne pas d’affronter l’opinion commune, et ils restent droit dans leurs bottes, solides, lucides, prudents, carrés, au risque d’apparaître butés et inutilement soupçonneux. Mais au diable les épouvantails habituels, la rentabilité, la part de marché, le déficit, la compétitivité, le dialogue social. Un peu d’audace M. le Ministre. Eux, ils peuvent se le permettre, et ils veulent encore pouvoir se le permettre. Eux, ils disent ce qu’ils pensent sans prendre de gants, ce qui nous change un peu de votre diplomatie onctueuse à travers le vaste monde, avec les résultats que l’on sait, d’ailleurs.

Jusqu’à cette religion du « low-cost » qu’ils rejettent si elle doit devenir l’alpha et l’oméga de leur métier ou de leur prospérité supposée, le futur « business model » d’une société où la notion de valeur ajoutée est aussi rabougrie que les idées qui la portent au pinacle pour mieux l’assassiner, et notre niveau de vie avec. Non seulement très vulgaire mais aussi tout à fait déplacé, disent-ils en connaisseurs du transport aérien, ce modèle de société bien dans la logique anglo-saxonne classe contre classe, chacun dans son compartiment. Non, ils n’y croient pas et ils ne veulent pas y croire car ils n’ont pas les mêmes valeurs : Air France tout de même ! Eh oui.

Salariés donc, mais pas moutons. Et surtout pas dupe du premier bonimenteur qui vous chante ses « valeurs » et ses engagements de Jocrisse pour mieux vous endormir. Sans doute les salariés de Wonder, de Moulinex ou d’Alcatel n’auraient-ils pas connu le même sort s’ils avaient su discerner et résister à temps aux folies des Blayau, des Tchuruk, des Russo, ou des Tapie. Qui, au passage, ont tous tiré leur épingle des ruines qu’ils ont laissées derrière eux. Eh bien sans doute nos pilotes se sentent-ils capables, autant que leurs gourous autoproclamés, de distinguer les vessies des lanternes, et de juger de la validité d’une stratégie. « Tous n’étaient pas savants, mais tous pouvaient juger » disait Périclès.

Car voilà bien ce qu’on leur reproche en fait, cette prétention invraisemblable à discuter d’égal à égal, à vouloir exister malgré les injonctions de rentrer sous terre, à s’entêter à maintenir ce contre-pouvoir, à afficher cet volonté irréductible et si gauloise dans le fond de ne pas céder un pouce de dignité, de disputer le partage du gâteau sans se laisser conter qu’il est logique d’en rabattre avant même d’avoir pu en débattre, de s’imposer tout comme la cotisation sociale et l’impôt s’imposent au patron au nom de la contribution au bien commun.

Ce qu’aujourd’hui plus aucun salarié – on l’aura compris – n’ose même articuler et encore moins revendiquer, sinon devant le cercle goguenard de ses compagnons de bistrot ou le huis clos dramatique du désespoir qu’il n’ose pas même plus s’avouer.

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L’école aujourd’hui au service du néolibéralisme

Que de discours sur l’école repliés sur eux-mêmes comme si l’école se déployait indépendamment du système culturel économique et politique ambiant ! 1
Que de propositions de rustines pour enrayer tel ou tel mal de l’école ! Que de discours contre les politiques scolaires qui poursuivent les mêmes desseins que les politiques qu’ils contestent !
Comme d’habitude, insuffisance de l’analyse, confusion sur les causes et sur le rôle de l’école. Depuis trente ans, l’opposition RPR puis UMP versus PS est gangrenée par une pseudo opposition entre l’école néolibérale au service de l’employabilité défini par les patrons et le mouvement réformateur néolibéral de « gôche » qui est censé mettre l’enfant au centre de l’école.
Pour un citoyen de gauche, s’opposer à la première est simple car c’est le projet de la droite. Mais il est plus difficile de s’opposer à la seconde, car c’est la politique de la plupart des gauches y compris des pans entiers de l’Autre gauche.

La première politique revient à concevoir une école à plusieurs vitesses en fonction des besoins patronaux pour mieux exploiter les travailleurs. La deuxième est une école également à plusieurs vitesses mais basée sur un discours d’épanouissement de l’enfant, sur le communautarisme, le pédagogisme2 et la soumission aux forces de la société civile.

L'école aujourd'hui au service du néolibéralisme

La première s’appuie sur les intellectuels patronaux mais aussi sur les républicains désuets (de type Brighelli et consorts) qui oublient que nous ne sommes plus depuis longtemps dans la Chose publique (la res publica) et qui ne défendent que la part de l’école des élites.

La deuxième s’appuie sur les intellectuels communautaristes et pédagogistes (de type Meirieu, Prost, Legrand et même certains se disant successeurs de Bourdieu) qui non seulement ont participé à la trahison des gauches mais ont investi le ministère de l’Éducation nationale par exemple quand le premier nommé fut le ministre bis d’Allègre sous Jospin (il est aujourd’hui vice-président de la majorité néolibérale de gauche au conseil régional Rhône-Alpes). N’oublions pas les discours du type Legrand sur le fait que certains élèves n’étaient pas capables de recevoir la transmission des savoirs et que, pour eux, il fallait se contenter de la transmission des savoir-être. Pas plus que celui de Philippe Meirieu se targuant de pouvoir économiser 4 000 postes en supprimant les redoublements.

Ces deux discours concourent aujourd’hui à la même politique néolibérale de l’école à plusieurs vitesses favorisées par le phénomène de gentrification3 et d’uniformisation sociologique des quartiers car, malgré la persistance de discours différents, ils se sont unifiés pour concourir ensemble aujourd’hui à l’école des compétences et de l’employabilité voulue par les patrons, chacun parlant à partir d’un pan de l’école.

Nous sommes bien loin d’une école dont le but est de transmettre à tous et toutes les savoirs émancipateurs qui permettent l’autonomie de la pensée du futur citoyen et libèrent des pensées formatées par la logique du profit, des églises, de l’obscurantisme et plus généralement des pensées du prêt-à-porter existant dans la société civile.

Nous sommes bien loin d’une école qui promeut les principes de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de solidarité, de sûreté, de souveraineté populaire, d’universalité et de développement écologique et social.

Le résultat est sans appel. L’opposition factice des deux discours que nous avons présentés est du même ordre que l’opposition factice des néolibéraux de droite et de gauche. Avec ceci en plus qu’une partie de l’Autre gauche est également gangrenée par l’idéologie du mouvement réformateur néolibéral en matière scolaire. C’est d’ailleurs l’une des causes (loin d’être la seule) des échecs en France de l’Autre gauche et du Front de gauche en particulier, car la classe populaire ouvrière et employée (53 % de la population active) a bien compris que les intellectuels des deux courants qui ont participé au pouvoir n’ont pas construit l’école ascenseur social qu’elle souhaiterait pour ses enfants.

Les porteurs de ces deux discours en apparence contradictoires ont peuplé tour à tour le ministère de l’Éducation nationale. Résultat :

  •  toujours plus de 100 000 élèves qui sortent tous les ans sans diplômes ni qualifications !
  • le processus d’inégalités scolaires croissantes et de ségrégation spatiale s’accélère4 !
  • la transformation des programmes scolaires pour limiter la transmission des savoirs émancipateurs et libérateurs continue !
  • la dévalorisation statutaire et financière des enseignants atteint un niveau qui empêche aujourd’hui le recrutement de nombreux enseignants ;
  • l’introduction des animateurs socioculturels à statut précaire en lieu et place des enseignants fonctionnaires ;
  • le processus de soumission aux actes I, II, III de la décentralisation, qui en dehors d’une amélioration des locaux, a participé à la dégradation actuelle.

Rien n’a changé depuis 1997, quand le rapport de l’inspecteur général Ferrier tirait déjà la sonnette d’alarme: « Selon les années, ce sont entre 21 et 42 % des élèves qui, au début du cycle III (entrée en CE2), paraissent ne pas maîtriser le niveau minimal des compétences dites de base en lecture ou en calcul ou dans les deux domaines. Ils sont entre 21 % et 35 % à l’entrée du collège ».

L’école est un organe tellement important de la République sociale à laquelle nous aspirons que nous ne pouvons nous contenter de telle ou telle rustine prééminente, surplombante et simpliste pour résoudre à elle seule les maux de l’école aujourd’hui, largement néolibérale. L’école est un corps complexe qui fait partie de la sphère de constitution des libertés (école, protection sociale, services publics). Sans elle, aucune res publica n’est possible. Voilà qui mérite un effort d’éducation populaire pour en clarifier les enjeux. L’école ne doit pas être gérée par des intellectuels patronaux, par les républicains désuets, ou par ceux des « sciences de l’éducation », le tout au service du capitalisme. C’est au peuple et à ses citoyens de prendre cette question à bras le corps pour refonder l’école en même temps que fonder la République sociale. L’un n’ira pas sans l’autre.

Pour cela, ReSPUBLICA fera régulièrement des dossiers pour apporter sa pierre au Grand Œuvre qu’il faudra bien un jour réaliser par une transformation sociale, culturelle et politique. Déjà, en 2006-2007, l’Union des familles laïques (UFAL) avait repris les 30 propositions de l’association Résistance Pour une École républicaine (REPERE) pour en faire ses 23 propositions (http://www.ufal.info/media_ecole/index.php?idPage=11).
Aujourd’hui, il convient de reprendre le chantier car nous en sommes à un autre stade, bien plus dramatique encore. Ce dossier en est la première pierre. Il n’est pas exhaustif et comporte des éclairages différents, certes, mais nous invitons nos lecteurs à nous faire part de leurs commentaires sans tarder. Car ReSPUBLICA vous proposera prochainement une journée d’études ouverte où participer au débat.

A bientôt donc pour y revenir !

 

Article original via Respu

 

  1. En conclusion d’un rapport sur l’instruction primaire aux États-Unis, Ferdinand Buisson écrivait en son temps, que « l’école n’est pas une institution qui se puisse étudier à part et en soi comme un système de chemins de fer ou de télégraphes » !
  2. Nous appelons pédagogisme, le refus de la liberté pédagogique des enseignants – au même titre que la liberté de prescription des médecins – au nom d’une pédagogie officielle décrétée par des « sciences de l’éducation » déconnectés des savoirs académiques.
  3. Le phénomène de gentrification que nous voyons se déployer depuis 30 ans consiste en la décroissance rapide du nombre des ouvriers et des employés dans les villes–centres, à leur décroissance lente dans les banlieues, et à leur croissance rapide en zone périurbaine et rurale. Ce phénomène concourt à la suppression de la mixité sociale et donc à l’homogénéisation sociologique des quartiers.
  4. Il suffit pour s’en convaincre de voir l’ampleur des pratiques de désectorisation organisées par les parents enseignants.
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Progression de l’autre gauche en Europe et régression du Front de gauche en France : pourquoi ?

Article original via Respu

Dans un précédent article intitulé  25 mai 2014 : désastre des gauches en France ! Que faire ?​, nous avons montré que le désastre des gauches touchait aussi le Front de gauche et plus généralement toute la gauche de la gauche française sans exception. Et pourtant, l’autre gauche progresse dans de nombreux pays européens (Portugal, Espagne, Grèce, etc.). Quelques pistes pour répondre à ce paradoxe.

Alexis Tsipras SyrizaEn 2009, Syriza faisait 4,7 % des voix et le Front de gauche, plus de 6%. Puis les deux partis progressent. Le Front de gauche atteint plus de 11% à la présidentielle de 2012. En 2014, Syriza est le premier parti de Grèce avec 26,57 % et le Front de gauche perd 5 %  avec un peu plus de 6%. Devant l’enthousiasme romantique des militants du Front de gauche persuadés que l’attelage du Front de gauche les amènera à la victoire, le désastre français était pourtant programmé. D’un côté, Syriza axe toute sa campagne contre les politiques concrètes d’austérité. Pendant ce temps, la gauche de la gauche française privilégie le relativisme culturel, priorise  l’écosocialisme, et témoigne de confusion stratégique (alliée au PS en promouvant un discours de rupture). En quelques mots, Syriza se préoccupe de ceux qui souffrent quand la gauche de la gauche française a des préoccupations plus abstraites pour la classe populaire ouvrière et employée, majoritaire dans notre pays, laissant les confessions prendre une part prédominante dans le caritatif et l’associatif . Un travail de terrain considérable a été mené par le Syriza depuis deux ans, à travers notamment son soutien aux assemblées de quartier dont l’ordre du jour n’est pas fixé par les directions des organisations (et qui ont peu à voir avec les assemblées dites citoyennes du Front de gauche, qui  sont des assemblées de militants où le public représente 10 à 15 %) et à tout un réseau de mouvements d’entraide, « Solidarité pour tous » (ainsi des « dispensaires sauvages militants » pallient en partie la baisse de l’accès aux soins dans les structures existantes de santé). Ces initiatives sont nées dans la foulée du mouvement des Indignés qui avait éclos en Grèce un an plus tôt, et sur les décombres d’une politique d’austérité dévastatrice depuis 2010. A noter d’ailleurs, qu’en Espagne la poussée électorale de Podemos relève aussi de préoccupations concrètes relevant des Indignés. Sur le plan théorique, cela rappelle la nécessité de travailler, selon le mot de Jean Jaurès, à la double besogne : l’action immédiate comme première besogne et le projet en deuxième besogne (à noter que cette action sur le lien social est celle des islamistes dans les pays arabes, avec les succès qu’on connaît). Séparer les deux besognes comme le fait la gauche de la gauche française, soit en ne gardant que la première, soit en ne s’intéressant qu’à la deuxième, est une impasse. Alors que le Conseil national de la Résistance avait su travailler à la double besogne : le plan d’action immédiate et le projet des « jours heureux ». A noter encore que, dans le programme de Syriza figure la proposition de convocation d’une conférence internationale, à l’image de celle de Londres en 1953 qui avait conduit à l’effacement d’une grande partie de la dette allemande. Autre particularité, la liste de Syriza est une liste composée de nombreux militants intellectuels et associatifs et de victimes du néolibéralisme, et non seulement comme dans la gauche de gauche française uniquement des dirigeants de l’appareil bureaucratique partisan, peu liés aux « masses » comme on disait il y a quelques décennies. En Espagne, les reculs de la droite néolibérale du Parti populaire et de la gauche néolibérale socialiste a profité à des formations anti-austérité de gauche : Podemos, Izquierda Unida ou, dans le cas de la Catalogne, à ERC-Gauche républicaine catalane (avec l’ex-président de la Generalitat – nom que porte l’exécutif de la communauté autonome – Pasqual Maragall) et de Ciutadans (Parti de la citoyenneté, qui est favorable à «un parti des citoyens et non pas des territoires», donc contre l’indépendance. A noter que Podemos, issu du mouvement des Indignés, a autofinancé sa campagne avec une méthode participative. Son programme a surgi à la suite d’assemblées populaires. Le choix des candidats a été fait par des « primaires » auxquelles participèrent 33 165 personnes. Et la Gauche unie triple ses voix, ce qui fait que Gauche unie + Podemos (alliance qui n’est pas faite aujourd’hui !) rivalise sur le plan électoral avec la gauche néolibérale du PSOE. Tout cela est bien différent de la gauche de la gauche française dont la façon de faire de la politique rappelle la méthode « traditionnelle » des autres partis. Voilà pourquoi en France, le FN en profite, alors que dans les pays où la praxis politique est différente , c’est la gauche anti-austérité (Syriza en Grèce, Podemos et Gauche Unie en Espagne) qui se développe.

Si l’autre gauche ne perce pas en France, c’est peut-être que la France n’est pas encore assez « ravagée » par la crise – pas par l’UE – pour que son autre gauche prenne une position claire sur la construction européenne (voir une précédente analyse de Respublica). Les « ravagés » par l’Europe qui veulent s’exprimer et dire non à l’actuelle construction européenne n’ont en France que l’abstention ou le vote FN depuis qu’une partie du Front de gauche a fait campagne avec le PS aux municipales. Car c’est bien le déclassement ou la perspective du déclassement qui alimentent l’abstention et le vote FN. L’autre gauche en France a sous-estimé cette réalité objective et subjective. Elle n’a attaqué le FN que sur son aspect ethnique et xénophobe en oubliant que le peuple ne se nourrit pas de valeurs ! Le FN aura donc servi in fine aux néolibéraux eurobéats pour faire voter en faveur de l’UE en mettant l’accent uniquement sur le caractère ethnique et xénophobe du FN, en même temps qu’il a servi à détourner sur les immigrés les effets des ravages de la crise. La droite est désormais dominée dans son propre camp par le FN, qu’elle le reconnaisse ou pas.

Voilà la triste réalité d’aujourd’hui. A nous de relever le défi contre la droite et l’extrême droite, contre la gauche néolibérale mais en arrêtant de faire la politique de l’autruche quant à l’autre gauche qui, si elle veut jouer son rôle, et nous le souhaitons, doit changer des éléments de sa ligne, de sa stratégie et de son mode d’organisation !

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